Afrique du Sud : la traque des migrants africains, quand l’ombre de l’apartheid renaît entre Noirs
La « Nation arc-en-ciel » tant vantée après la fin de l’apartheid vacille. Sous la poussée du mouvement Dudula (« expulser » en zoulou), des Noirs sud-africains traquent et violentent des ressortissants d’autres pays africains, accusés de voler leurs emplois et d’alimenter la criminalité. Un paradoxe cinglant : hier victimes de la ségrégation raciale, les voici devenus bourreaux de leurs frères du continent. Et dans ce chaos, ce sont parfois des Blancs qui viennent protéger les migrants noirs…
C’est une image qui dérange, qui fissure le récit national sud-africain. Dans les townships de Durban et de Pretoria, des groupes d’hommes et de femmes, encapuchonnés ou le visage découvert, patrouillent. Ils appartiennent au mouvement Dudula, du verbe zoulou signifiant « expulser » ou « déloger ». Leur cible ? D’autres Noirs. Mais pas n’importe lesquels : ceux venus du Nigeria, du Zimbabwe, du Mozambique, d’Ouganda, de Somalie, de Tanzanie, du Malawi, d’Eswatini, ou encore de la République démocratique du Congo.
Une chasse à l’homme sous le regard complice des forces de l’ordre
Les méthodes sont brutales et systématiques. Les activistes de Dudula quadrillent les quartiers populaires, pénètrent de force dans les spaza shops – ces petites épiceries de quartier – et somment les propriétaires étrangers de plier bagage. Ceux qui résistent voient leur commerce saccagé, leurs marchandises jetées sur la chaussée.
Plus graves encore : des familles entières sont bastonnées. Hommes, femmes, enfants – personne n’est épargné. Les migrants, souvent sans papiers en règle, n’osent pas porter plainte. Et quand ils le font, la police détourne le regard. « Les opérations se déroulent au grand jour, parfois en présence d’uniformes qui ne bougent pas », témoigne un élu local sous couvert d’anonymat.
Le paradoxe insoutenable des Blancs protecteurs
Autre fait marquant, largement relayé sur les réseaux sociaux : des vidéos montrent des Sud-Africains blancs s’interposant physiquement entre des migrants noirs et leurs agresseurs noirs. Dans l’une d’elles, un commerçant congolais, terré derrière son comptoire, est protégé par un Blanc qui hurle sur les assaillants : « Laissez-le tranquille ! Il n’a rien fait ! »
Scène absurde, renversante. Hier encore, sous l’apartheid (1948-1994), ces mêmes Blancs étaient les oppresseurs historiques de la majorité noire. Aujourd’hui, certains d’entre eux deviennent les boucliers des Africains étrangers face à la violence xénophobe. Un commentateur sud-africain résume sur Twitter : « Nous avons tellement perdu le sens de la lutte que les enfants d’anciens bourreaux nous rappellent aujourd’hui ce qu’est l’humanité. »
Une xénophobie sélective
Le mouvement Dudula le clame haut et fort : il ne s’en prend qu’aux étrangers noirs africains. Les commerces tenus par des Indiens, des Pakistanais, des Chinois ou des Blancs sont épargnés. « Pourquoi seulement nous ? », s’interroge un commerçant nigérian de Pretoria, la voix brisée. « Nous sommes des Africains comme eux. Nous venons juste chercher notre pain. »
Cette xénophobie à bas bruit révèle un malaise profond. L’Afrique du Sud post-Mandela, minée par un chômage endémique (plus de 32 %), des inégalités records et une criminalité galopante, cherche des boucs émissaires. Les migrants, souvent plus entreprenants, sont accusés de « prendre nos femmes, nos jobs et nos maisons ».
L’Union africaine et la communauté internationale sont-elles aveugles ?
Jusqu’à présent, les condamnations officielles restent timides. Le gouvernement sud-africain, régulièrement taclé par ses voisins (Nigeria, RDC, Mozambique), promet des enquêtes mais n’arrête pas les meneurs. L’Union africaine dénonce mollement des « incidents regrettables ». Sur le terrain, la peur domine.
Des milliers de migrants auraient déjà quitté le pays depuis le début de l’année, selon des associations. D’autres vivent terrés, sans oser sortir.
Que reste-t-il de la Nation arc-en-ciel ?
Nelson Mandela avait rêvé d’une Afrique du Sud ouverte, réconciliée, où toutes les couleurs de peau et tous les passeports coexisteraient. Ce rêve, piétiné dans la boue des townships, semble s’éloigner un peu plus chaque jour.
En s’attaquant aux seuls Africains noirs, les partisans de Dudula ne reproduisent-ils pas, sous une autre forme, la logique ségrégationniste qu’ils ont eux-mêmes subie ? Un ancien combattant de l’ANC, aujourd’hui vieillissant, résume avec tristesse : « L’apartheid avait une couleur. La xénophobie, elle, ne regarde que la nationalité. Mais la douleur infligée, elle, est la même. »
La Nation arc-en-ciel n’a pas encore sombré. Mais ses fondations, elles, tremblent dangereusement.
Par Rodrigue Izumo

