Tchad : De planton à leader autodidacte : Vivien Nadjikimadji, l’entrepreneur qui veut libérer la jeunesse du « piège du salaire »
Alors que son livre « Au-delà du Salaire » vient de paraître, retour sur le parcours hors norme d’un Tchadien qui a troqué les bancs de l’université pour l’école de la vie active.
Il est 8 heures du matin lorsqu’en ouvrant son premier livre, Au-delà du Salaire : L’école de la vraie vie d’un jeune en quête de liberté, on tombe sur une dédicace qui claque : « À ceux qui refusent d’attendre qu’on leur donne une place pour en créer une. » Vivien Nadjikimadji, 32 ans, n’a pas attendu la permission pour écrire son destin. Né dans le village rural de Malo-Gaga, ce fils de Djimtabé Ngueïna et Rayaï Rachel porte en lui la rage tranquille de ceux qui ont dû tout construire par eux-mêmes.
Un bac littéraire et un renoncement stratégique
Le parcours académique de Vivien semble, à première vue, classique. École primaire à Madjorio, secondaire au lycée et collège Moderne de Djougoulié (1er arrondissement de N’Djamena), puis un baccalauréat Littéraire obtenu en 2015. Il devait s’inscrire en Histoire à l’Université de N’Djamena, mais une voix intérieure et une passion avortée pour le droit le font bifurquer. « Je voulais le droit, on m’orientait vers l’Histoire. J’ai senti que l’université, selon les schémas classiques, allait me mettre dans une boîte », confie-t-il.
Plutôt que de s’ennuyer ferme dans un amphithéâtre, il disparaît des radars académiques. C’est le début d’une audace : s’émanciper par l’auto-éducation. « À l’école, on vous apprend à être un bon employé. Moi, je voulais apprendre à penser par moi-même. »
Les années de forge : planton, usine, et le déclic humanitaire
Avant de devenir auteur et formateur, Vivien a connu la sueur des métiers invisibles. Il débute comme planton dans une banque – celui qui ouvre les portes et salue les cadres supérieurs. Puis ce sera une usine, où les journées sont longues et les mains se fatiguent. En apparence, rien ne le prédestine à l’entrepreneuriat.
Mais c’est en 2019 que sa vie bascule. Il rejoint Médecins Sans Frontières (MSF). Là, dans le chaos organisé de l’humanitaire, il découvre la gestion de projet, la débrouille, l’improvisation méthodique. « Chez MSF, j’ai compris que la valeur d’un homme ne tient pas à son diplôme, mais à sa capacité à résoudre des problèmes sous pression. » Ces expériences successives de l’accueil corporate à la logistique terrain – forgent un caractère trempé et surtout une vision : le salaire est un garde-fou, mais aussi une prison.
« Au-delà du Salaire », un brûlot pour la génération 2026
Son livre, publié en avril 2026, arrive comme un manifeste. En 220 pages, Nadjikimadji y raconte son itinéraire et décortique ce qu’il appelle « l’école de la vraie vie » : apprendre à monétiser une compétence, oser créer, et assumer l’échec. Loin des discours culpabilisateurs sur « l’emploi des jeunes », il attaque le cœur du problème : « On nous a menti en nous disant qu’un bon CV suffit. Aujourd’hui, il faut un portfolio de compétences réelles. »
L’ouvrage, préfacé par une figure montante de l’écosystème entrepreneurial africain, rencontre déjà un succès d’estime dans les cercles de jeunes actifs. « Il ne parle pas de business comme un gourou. Il raconte comment il a lu des livres de finances dans les transports, suivi des MOOCs la nuit après son poste à l’usine », témoigne une jeune lectrice de l’Académie des Autodidactes Entrepreneurs.
L’Académie : neuf associés pour réinventer l’apprentissage
Car Vivien ne s’est pas arrêté à la théorie. En 2024 (création officielle), il cofonde avec neuf autres jeunes tous passionnés et issus de filières tout aussi variées l’Académie des Autodidactes Entrepreneurs. L’idée ? Faire le pari inverse de l’université classique : pas de cours magistraux poussiéreux, mais des formations pratiques en marketing digital, gestion financière pour petits budgets, et développement personnel.
L’Académie est un tiers-lieu d’un nouveau genre. On y trouve du mentorat, du réseautage concret, et surtout des projets terrain. « On a trop de jeunes qui savent réciter la définition du business plan, mais qui n’ont jamais tenu une caisse. Nous, on leur apprend à vendre, à calculer leur marge, à négocier », détaille-t-il.
En deux ans, l’Académie a essaimé dans trois arrondissements de N’Djamena et revendique plus de 300 jeunes « passés par ses ateliers », dont une quinzaine ayant lancé leur micro-entreprise.
Une vision : remplacer le demandeur d’emploi par le créateur de valeur
Interrogé sur ce qui le motive, Vivien parle peu de lui. « Mon histoire n’est pas exceptionnelle, et c’est justement pour ça qu’elle doit servir. Si un planton de banque peut devenir éditeur et formateur, alors n’importe quel jeune peut le faire. » Derrière la modestie, perce une ambition claire : changer le logiciel éducatif tchadien et, à plus long terme, africain.
Il martèle : « La liberté, ce n’est pas ne rien faire. La liberté, c’est ne pas dépendre d’un seul salaire pour survivre. » Son combat rejoint celui d’une génération qui, fatiguée des contrats précaires et des promesses non tenues, cherche des alternatives. Vivien Nadjikimadji ne promet pas de raccourcis. Il offre une méthode, une boîte à outils, et surtout un exemple vivant : celui d’un autodidacte qui a transformé ses galères en leçons.
Un appel aux jeunes « encloîtrés »
Alors que son livre s’arrache dans les librairies indépendantes de la capitale et commence à circuler sur les réseaux sociaux, Vivien lance un message sans fard : « Arrêtez d’attendre que l’État ou l’entreprise vous sauvent. Le monde moderne n’a besoin que de compétences. Formez-vous, osez, échouez, recommencez. »
À l’heure où le Tchad cherche ses relais de croissance et sa stabilité, des profils comme celui de Nadjikimadji rappellent que les solutions émergent parfois des marges, des petits boulots et des bibliothèques de fortune. L’autodidacte de Malo-Gaga est devenu un maillon discret mais solide de la chaîne des nouveaux bâtisseurs.
Par Kenzo Brown

