Afrique : Un écrivain ivoirien piège un détecteur d’IA : son roman de 2014 déclaré « écrit par une IA » à 66 %

L’affaire avait tout d’un règlement de comptes littéraire. Elle tourne désormais à la démonstration implacable. L’écrivain ivoirien Philippe Pango vient de prouver, texte à l’appui, que les détecteurs d’intelligence artificielle peuvent se tromper lourdement  et servir d’arme de diffamation contre un auteur.

Depuis quelques jours, le monde littéraire francophone s’agite autour de C’était ça ou mourir, le roman du Canado-Haïtien Thélyson Orélien. Le livre rafle tout : prix Fnac du roman, prix des libraires Livres Hebdo, sélections Goncourt, Renaudot, Femina, Médicis, environ 35 000 exemplaires écoulés. Puis surgit un compte anonyme sur X, « Balance ton Claude », affirmant que l’œuvre aurait été rédigée par une intelligence artificielle. La preuve avancée : les résultats de Pangram, une application présentée comme la plus fiable du marché en matière de détection de textes générés par IA.

L’auteur dément. Son éditeur, Grasset, parle de « fake news ». Boréal, la maison d’édition montréalaise, dit ne pas prendre les allégations « à la légère », tout en réaffirmant « sa confiance entière » envers son auteur. Mais le mal est fait : le post est devenu viral, repartagé plus de mille fois, accumulant plus de trois millions de vues.

La riposte de Philippe Pango

C’est alors que Philippe Pango, romancier et docteur ivoirien, décide de vérifier par lui-même. Il prend un extrait de son propre roman, Ô dieux, écrit en 2014 et publié chez Les Classiques Ivoiriens  donc bien avant l’arrivée des IA génératives et de ChatGPT. Un texte tapé de ses deux mains, plusieurs nuits durant, dont il conserve encore les épreuves annotées à la main par ses correcteurs. Un texte distingué par une mention spéciale du jury du prix Bernard Dadié au Salon International du Livre d’Abidjan.

Le verdict de Pangram tombe : 66 % du texte serait généré par une IA, 34 % seulement par un humain.

Un roman écrit avant l’existence même des IA génératives, déclaré aux deux tiers artificiel par l’outil qui sert aujourd’hui à salir un confrère.

Des outils qui se contredisent

La conclusion de Philippe Pango est sans appel : ces applications peuvent se tromper sur toute la ligne et devenir des armes de diffamation contre un auteur ou contre une œuvre en compétition pour une reconnaissance internationale. L’AFP est arrivée au même constat en soumettant les extraits d’Orélien à huit détecteurs différents : les résultats se contredisent. L’un conclut à 100 % d’écriture par IA, deux autres à l’inverse, d’autres affichent des probabilités variant entre 7 et 59 %, et deux autres encore donnent des résultats opposés selon les passages.

Reste une question que la littérature africaine et caribéenne ferait bien de poser fort. Ces outils sont entraînés sur quels corpus ? Reconnaissent-ils une prose nourrie d’oralité, de rythme, d’imaginaire non occidental — ou la classent-ils comme « anormale », donc suspecte ? Thélyson Orélien pointe précisément cela : ses traditions littéraires haïtiennes et caribéennes sont lues comme des motifs artificiels.

Un pourcentage n’est pas une preuve

Un chiffre affiché sur une interface ne vaut pas preuve. Et derrière chaque pourcentage, il y a un écrivain, des années de travail et une réputation. L’affaire Orélien, comme la démonstration de Philippe Pango, le rappelle avec force : avant de condamner une œuvre sur la foi d’un algorithme, mieux vaut relire les textes et se souvenir que la littérature, elle, ne se calcule pas.

Par Ousmane Diallo 

Commentaires Facebook