Belgique : Décès d’Étienne Davignon, le dernier protagoniste vivant de l’affaire Lumumba, à 93 ans

L’ancien diplomate et homme d’affaires belge, qui devait être jugé pour son rôle présumé dans l’assassinat du leader congolais Patrice Lumumba en 1961, est décédé à l’âge de 93 ans. Sa disparition jette un voile judiciaire sur l’un des dossiers les plus douloureux de la colonisation belge.

La justice belge ne pourra jamais trancher. Étienne Davignon, dernier suspect encore en vie dans l’assassinat de Patrice Lumumba, s’est éteint à l’âge de 93 ans, emportant avec lui les espoirs d’un procès historique sur les responsabilités belges dans la mort du premier Premier ministre de la République démocratique du Congo.

L’information, confirmée ce week-end par son entourage, plonge dans l’embarras les parties civiles et les historiens qui espéraient que ce procès ferait toute la lumière sur les circonstances ayant conduit à l’exécution du héros de l’indépendance congolaise, le 17 janvier 1961.

« Un procès n’aura jamais lieu »

En mars dernier, dans un coup de théâtre judiciaire, la cour d’appel de Bruxelles avait ordonné le renvoi d’Étienne Davignon devant un tribunal correctionnel. Il était poursuivi pour « complicité d’assassinat » et, plus précisément, pour son rôle présumé dans la détention illégale et le transfert forcé de Patrice Lumumba et de ses compagnons, Maurice Mpolo et Joseph Okito, entre les mains des sécessionnistes katangais, qui les exécuteront sommairement.

À l’époque des faits, le jeune Étienne Davignon, alors âgé de 28 ans, était un haut fonctionnaire au ministère belge des Affaires étrangères. Des documents d’archives, notamment un célèbre télégramme, suggéraient qu’il avait joué un rôle d’interface entre les autorités belges de Bruxelles et la sécession katangaise, facilitant le transfert du prisonnier.

Son âge avancé (93 ans) et son état de santé avaient déjà soulevé la question de sa comparution effective. Avec sa disparition, l’affaire s’éteint sur le plan pénal.

« C’est un coup de massue. Un procès n’aura jamais lieu. Nous perdons la possibilité d’entendre la vérité judiciaire, au moment même où la Belgique entamait un travail de mémoire sincère sur son passé colonial », a réagi Me Christophe Marchand, avocat des parties civiles congolaises, joint par téléphone.

Un parcours hors normes

Né en 1932 dans une famille de la grande bourgeoisie belge (son père était ministre des Affaires étrangères), Étienne Davignon a traversé le XXe siècle en équilibriste. Après avoir servi dans l’ombre de la politique africaine de la Belgique, il opère une mue spectaculaire dans les années 1970 et 1980, devenant l’un des pères de la construction européenne.

Vice-président de la Commission européenne sous Jacques Delors, il fut l’artisan du « Plan Davignon » pour la sidérurgie et un influent réseau d’influence (le « Groupe Davignon ») qui a tenu la plume de plusieurs grands chantiers européens. Jusqu’à sa mort, il avait toujours nié toute responsabilité pénale, affirmant n’avoir fait qu’exécuter les ordres de sa hiérarchie et ne pas avoir eu conscience du sort funeste réservé à Lumumba.

Le symbole d’un héritage colonial empoisonné

L’affaire Lumumba reste l’une des pages les plus sombres des relations belgo-congolaises. Officiellement, le leader indépendantiste a été assassiné par des séparatistes katangais, mais les enquêtes historiques (notamment la commission parlementaire belge de 2001) ont formellement établi la « responsabilité morale » de la Belgique. Le pays n’avait pas supporté que Lumumba, perçu comme trop proche de l’URSS en pleine Guerre froide, menace ses intérêts économiques (notamment l’Union Minière du Haut-Katanga).

La mort d’Étienne Davignon clôt un volet judiciaire de plus de 60 ans. Reste désormais le volet mémoriel. En 2022, le roi Philippe des Belges avait exprimé ses « plus profonds regrets » pour les « actes de violence et de cruauté » de l’époque coloniale. Mais pour de nombreuses familles congolaises, le chemin vers la reconnaissance des crimes demeure inachevé.

« La justice des hommes n’aura pas eu lieu, confie un historien bruxellois spécialiste de la période. Mais la sentence de l’Histoire, elle, est déjà rendue depuis longtemps. »

Par Jérôme Wailifu 

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