France : Edgar Morin, le dernier des géants de la pensée française, s’éteint à 104 ans

Le sociologue et philosophe Edgar Morin est mort vendredi 29 mai à l’âge de 104 ans, a annoncé son épouse à l’AFP. Figure majeure de la vie intellectuelle française, résistant, auteur d’une œuvre monumentale traduite dans le monde entier, il laisse derrière lui un vide immense. Mais aussi une méthode : celle de refuser de découper l’humain en morceaux.

« Jusqu’à ses derniers jours, Edgar Morin est demeuré attentif au monde, aux autres, et aux grands enjeux humains qui ont nourri sa pensée. » C’est par ces mots que Sabah Abouessalam Morin, son épouse, a annoncé la disparition du philosophe, dans un communiqué transmis à l’AFP samedi. « Aujourd’hui, le vide qu’il laisse est immense. Mais son courage, sa fidélité aux êtres et aux idées, son exigence morale et son espérance continuent de nous accompagner. »

Né Edgar Nahoum le 8 juillet 1921 à Paris, dans une famille juive originaire de Salonique, il avait choisi le pseudonyme de Morin pendant la Résistance. Une vie entière, presque un siècle et demi d’histoire française, tenue dans un seul regard.

Un « braconnier du savoir » à contre-courant

Docteur honoris causa de 38 universités étrangères, auteur d’une quarantaine d’ouvrages dont le maître-livre La Méthode (six volumes), Edgar Morin n’aimait pas les cases. Il se définissait lui-même comme un « braconnier du savoir ». Historien, philosophe, sociologue, scientifique : il était tout cela à la fois, refusant obstinément de briser l’humain en disciplines séparées.

« Plus nous connaissons l’humain, moins nous le comprenons », écrivait-il dans le cinquième volume de La Méthode. « Les dissociations entre disciplines le fragmentent, le vident de vie, de chair, de complexité et certaines sciences réputées humaines vidangent même la notion d’homme. »

Cette phrase résume à elle seule un demi-siècle de travail : penser la complexité, refuser les simplismes, regarder l’homme comme un tout indissociable.

De la Résistance à l’autocritique, une vie politique intense

Engagé très tôt, Edgar Morin rejoint le Parti communiste en 1941, en pleine Occupation, et entre dans la Résistance. Mais il frappe surtout les esprits en 1959 avec la publication d’Autocritique, un livre dans lequel il relate son exclusion du PCF et reconnaît ses propres aveuglements face au stalinisme. Un exercice d’humilité rare, à une époque où peu d’intellectuels revenaient sur leurs engagements.

Il fut également l’un des fondateurs du comité des intellectuels contre la guerre d’Algérie, assumant jusqu’au bout une gauche indépendante, exigeante, parfois inconfortable.

Malgré son grand âge – 104 ans –, Edgar Morin n’avait jamais quitté le débat public. Ses réflexions sur la mondialisation, l’écologie, l’éducation et les modes de vie continuaient d’alimenter les conférences et les essais. Il était l’un des derniers grands penseurs de sa génération, avec la modestie de celui qui sait que la connaissance ne s’achève jamais.

Une œuvre traduite, une mémoire vivante

Largement traduit dans le monde occidental, Edgar Morin était reconnu bien au-delà de la France. Son approche pluridisciplinaire, à contre-courant de la sociologie traditionnelle, a influencé des générations de chercheurs, d’enseignants et de citoyens.

Ce samedi, les hommages se multiplient sur les réseaux sociaux et dans le monde intellectuel. Le président de la République a salué « une pensée libre, une vie d’engagement, une exigence morale qui nous obligent ». D’autres évoquent « un passeur d’espoir » ou « le dernier humaniste ».

À 104 ans, Edgar Morin s’en va comme il a vécu : en observant le monde, sans jamais cesser de le questionner. Son épouse l’a rappelé dans son communiqué : « Son espérance continue de nous accompagner. »

Par Frédéric Konaté 

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