Tchad: Centre Dakouna Espoir , 27 anciens enfants de la rue réussissent leur année, le pari gagné d’Aleva Ndavogo Jude
Il y a des samedis qui ne ressemblent à aucun autre. Samedi dernier, dans la cour modeste de l’école annexe d’Ardebjoumbal, des enfants ont reçu des bulletins de fin d’année. Rien d’exceptionnel, semble-t-il. Sauf que ces enfants, il y a quelques mois encore, dormaient sur le bitume. Sans famille. Sans espoir. Sans nom pour beaucoup.
Aujourd’hui, ils ont un destin.
27 sur 30 : une génération qui refuse de disparaître
Sur les trente enfants du Centre Dakouna Espoir inscrits cette année, vingt-sept ont été admis en classe supérieure. Du CP1 au CM2, en passant par la 6ème, ils montent tous d’un cran. Trois seulement redoublent. Mais aucun ,écoutez bien aucun n’a abandonné. Aucun n’a fui. Aucun n’est retourné à la rue.
Ils sont encore là. Debout. Vivants. Et ils apprennent.
« Quand j’ai vu mon bulletin, j’ai pleuré. Pas parce que j’avais peur. Parce que pour la première fois, quelqu’un était fier de moi », murmure un garçon de CM2, les yeux encore humides. Son prénom ? Peu importe. Son histoire, elle, mérite d’être racontée.
De l’invisibilité à la fierté
Imaginez. Ces enfants n’avaient rien. Pas de cartable neuf. Pas de maison stable. Pas de parents riches. Parfois même pas de parents tout court. Ils ramassaient des déchets, tendaient la main, ou pire : personne ne les voyait.
Aujourd’hui, ils tiennent entre leurs doigts un bout de papier qui dit : « admis ». Un bout de papier qui dit : tu existes. Tu comptes. Tu as une place dans ce monde.
Dakouna Espoir : « Nous voici » dix ans au service des invisibles
Derrière ces 27 bulletins, il y a une histoire plus grande encore. Celle du Centre Dakouna Espoir, une association créée il y a bientôt dix ans par Aleva Ndavogo Jude, artiste chorégraphe tchadien au cœur grand comme le Sahara. « Dakouna », en arabe local signifie « Nous voici » . Un nom qui n’est pas un hasard. Il est un cri, une promesse, un engagement : « Nous voici, présents pour ces enfants que personne ne voyait. Nous voici, debout à leurs côtés. »
Fondée en 2015, l’association AHDE (Association Humanitaire pour le Développement des Enfants) Centre Dakouna Espoir est bien plus qu’un simple orphelinat. C’est une famille reconstituée. Un refuge où l’on soigne les corps et les âmes. Depuis sa création, ce sont près de 800 enfants qui ont franchi ses portes. Beaucoup ont été réinsérés dans leurs familles biologiques. D’autres, comme ces 27 lauréats, poursuivent un chemin scolaire ou professionnel.
Aleva Ndavogo Jude, lui-même issu d’un milieu modeste, a choisi la danse pour s’exprimer. Mais très vite, il a compris que son plus beau spectacle se jouait hors des scènes : dans les ruelles de N’Djaména, à la rencontre de ces enfants fantômes. « La rue n’a jamais enfanté personne, aime-t-il répéter. On vient tous d’une famille. » Depuis dix ans, il offre un toit, un repas chaud, une éducation et, surtout, une dignité à ceux que la société avait oubliés.
« Ce résultat, ce n’est pas un miracle, souffle-t-il, la voix empreinte d’émotion. C’est du travail. Des nuits blanches. Des larmes, parfois. Mais c’est surtout une conviction : chaque enfant mérite une chance. Même ceux que la rue a volés. »
Le centre accueille aujourd’hui une soixantaine d’enfants en hébergement permanent, tandis que des dizaines d’autres bénéficient de ses programmes d’aide à la scolarité et de soutien psychosocial. L’éducation, l’art et la danse sont au cœur de la méthode Dakouna Espoir : réapprendre à bouger, à respirer, à rêver.
Des anges gardiens nommés France, Rotary et Parier Cash
Cette victoire, ces enfants ne l’ont pas gagnée seuls. Derrière eux, une chaîne de solidarité s’est formée. L’Ambassade de France au Tchad, avec Valérie David, a soutenu l’« École Mobile Horizon d’Espoir » une école qui va chercher les enfants là où ils sont, parce qu’ils ne viendront pas d’eux-mêmes. Le Rotary International N’Djamena Doyen a financé la scolarité de plusieurs d’entre eux. Parier Cash a permis de stabiliser ces vies fragiles, de leur offrir un toit, un repas chaud, un lit.
Et puis il y a tous les anonymes. Ceux qui donnent un peu, prient un instant, partagent un message. « Un mot d’encouragement, ça sauve », dit une éducatrice du centre, la voix serrée.
Un avenir qui commence à s’écrire
Ces enfants n’ont pas choisi de naître dans la rue. Mais ils ont choisi de rester. De se battre. D’apprendre à lire, à compter, à rêver. Samedi, ils ont changé de destin. Pas par hasard. Par la grâce de ceux qui ont refusé de les laisser au bord du chemin, et grâce à l’œuvre discrète mais immense d’Aleva Ndavogo Jude et de son équipe.
« Dakouna Espoir, c’est notre façon de dire : nous voici, et nous ne repartirons pas », confie le fondateur, les yeux tournés vers ces enfants qui courent dans la cour du centre. « Tant qu’il y aura un enfant dans la rue, nous serons là. »
Un appel à la solidarité
« Si vous lisez ce message, vous pouvez être une partie de cette histoire », lance l’association. Un partage. Un don. Une prière. Tout compte. Tout change une vie.
Alors oui, aujourd’hui, au centre Dakouna Espoir à N’Djaména, on pleure. Mais ce sont des larmes de fierté. Des larmes d’espoir. Des larmes d’enfants qui, pour la première fois, savent qu’ils ne sont plus invisibles.
Par Kenzo Brown

