Tchad : Escroquerie humanitaire : « On a volé notre sueur, notre sang, notre dignité » Djedouboum Innocent et Ahmat Yacoub Gadam, deux entrepreneurs ruinés par une ONG fantôme à Doba
Ils ont creusé la terre pour faire jaillir l’eau, symbole de vie. Ils ont donné leur sueur, leur temps, leur argent. En retour, ils ont reçu des promesses en l’air et des cautions avalées par une ONG sans scrupules. Aujourd’hui, Djedouboum Innocent, gérant de l’Entreprise des Travaux et Forage (ETF) basée à N’Djaména, et Ahmat Yacoub Gadam, gérant de la Société GADAM basée à Bongor, brisent l’omerta et dénoncent une escroquerie monumentale qui les a ruinés.
« L’eau, c’est la vie. Mais eux, ils ont fait de l’eau un tombeau pour nos rêves. »
La voix de Djedouboum Innocent tremble. Pas de peur. De colère. Depuis son bureau de N’Djaména, les mains calleuses encore marquées par le travail sur les chantiers, il fixe l’objectif de notre micro et lâche tout.
« Mon entreprise, ETF, est basée à N’Djaména, mais nous travaillons sur tout le territoire. Nous croyons en ce pays. Nous avons postulé pour un marché de forages à Doba. Nous avons soumissionné, nous avons été retenus. Nous étions fiers. Nous croyions signer un contrat pour apporter l’eau aux villages. Nous avons cru en une ONG. Nous avons cru à leur beau discours. Nous sommes tombés dans un piège. Un piège qui a vidé nos comptes, épuisé nos forces, et brisé notre confiance.
J’ai personnellement réalisé 13 forages. 13 forages réceptionnés par l’ONG. L’eau coule. Les villages boivent. Et moi, je ne vois pas un franc. On m’a volé mon travail. On m’a volé ma dignité. »
Depuis son bureau de Bongor, Ahmat Yacoub Gadam acquiesce, la rage au cœur. Lui aussi a été floué. Ses rêves aussi se sont effondrés.
« Je suis gérant de la Société GADAM à Bongor. J’ai postulé, j’ai été retenu, j’ai travaillé. Et aujourd’hui, je me retrouve les mains vides. On m’a volé. On m’a humilié. On m’a traité comme un enfant. Mais je ne suis pas un enfant. Je suis un entrepreneur. Je suis un bâtisseur.
Moi, j’ai réalisé 45 forages, dont 25 châteaux d’eau. 45 forages ! 25 châteaux ! Des infrastructures qui changent la vie des populations. Et on ne me paie pas. On me crache à la figure. C’est une honte. Une insulte.
L’appât : un appel d’offres qui porte l’espoir
C’était il y a quelques mois. L’ONG Solidarités Régional Tchad lance un appel d’offres pour des forages à réaliser à Doba. Des vies à sauver. Un projet noble, présenté avec des documents sérieux, des logos, des promesses.
Depuis N’Djaména et Bongor, les deux entrepreneurs postulent. « Nous avons soumissionné comme tant d’autres. Nous avons été sélectionnés. Nous étions heureux. Un marché comme celui-ci, c’est une fierté. C’est la preuve que nous, entrepreneurs tchadiens, sommes capables. »
Mais l’espoir laisse vite place à la désillusion. Après la signature des contrats, le Directeur Pays exige une caution. « Pour lancer les travaux », dit-il. « Pour garantir votre engagement. »
« J’ai viré 5 millions de FCFA depuis N’Djaména. Ahmat Yacoub Gadam a payé le même montant depuis Bongor. D’autres entrepreneurs ont payé bien plus. On nous a pris notre argent, notre trésorerie. On nous a vidés avant même d’avoir commencé à creuser. »
Le travail fait, l’argent volé
Les travaux sont exécutés à Doba. Avec sérieux. Avec passion. Avec l’envie de montrer que les entrepreneurs locaux méritent leur place. Les pompes sont installées. L’eau coule. Les villages dansent de joie.
Djedouboum Innocent livre 13 forages. Tous réceptionnés. Tous fonctionnels.
Ahmat Yacoub Gadam livre 45 forages, dont 25 châteaux d’eau. Des infrastructures colossales qui transforment des communautés entières.
Mais quand les deux hommes présentent leurs factures, c’est le vide. Le trou noir. Plus personne au bout du fil. Des bureaux fermés. Des promesses qui s’évaporent.
« J’ai creusé 13 trous. J’ai fait jaillir l’eau pour les populations. Et on me crache à la figure. On me vole mon travail. On me vole ma dignité. », dénonce Djedouboum Innocent, la voix étranglée par l’émotion.
« Moi, j’ai construit 45 forages et 25 châteaux d’eau. Des centaines de familles boivent grâce à mon travail. Et aujourd’hui, je suis ruiné. Ils m’ont pris pour un imbécile. Mais je ne suis pas un imbécile. Je suis un homme. Un père. Un entrepreneur. Je ne lâcherai pas. », renchérit Ahmat Yacoub Gadam, le poing serré.
Aujourd’hui, les factures impayées s’élèvent à plus de 914 millions de FCFA pour les deux entrepreneurs. Une somme qui fait pleurer les familles, qui étrangle les petites structures, qui tue des rêves.
La découverte : une ONG fantôme, des documents truqués
Les deux hommes décident d’enquêter. Ce qu’ils découvrent est glaçant :
· Aucun bailleur de fonds derrière l’ONG.
· Des documents de financement falsifiés : devise inexistante, coordonnées douteuses, cachets manquants.
· Le projet WASH introuvable dans les bases officielles.
· Des montants exorbitants qui ne tiennent pas la route.
· L’appel d’offres lui-même était un leurre pour attirer des entrepreneurs de bonne foi.
« Ils ont pris l’eau, symbole sacré, et ils en ont fait un instrument de mensonge. Ils ont utilisé les plus pauvres pour nous attirer, et ils nous ont dépouillés. Même les bénéficiaires ont été trompés, certains ont donné de l’argent. C’est une honte. Une insulte à notre intelligence. Une insulte à notre humanité. », s’indigne Djedouboum Innocent, les larmes aux yeux.
« Nous ne sommes pas des vaches à lait ! Nous sommes des bâtisseurs ! », s’emporte Ahmat Yacoub Gadam.
L’Ambassade des Pays-Bas s’émeut, les autorités interpellées
Alertée, l’Ambassade des Pays-Bas a réagi. Les autorités internationales commencent à s’intéresser à ce scandale qui pourrait ternir l’image des ONG dans toute la région.
« Mais ce n’est pas suffisant ! », s’emporte Djedouboum Innocent. « Nous voulons la justice. Nous voulons que ces gens répondent de leurs actes. »
Les deux entrepreneurs lancent un appel vibrant aux autorités tchadiennes :
« Messieurs les ministres, Monsieur le Procureur, ouvrez les yeux ! Ces gens continuent leurs activités. Ils montent d’autres projets. Ils lancent d’autres appels d’offres. Ils vont encore tromper d’autres entrepreneurs, d’autres communautés. Arrêtez-les. Vérifiez chaque dossier. Protégez-nous. Nous sommes Tchadiens. Nous travaillons pour ce pays. Nous ne méritons pas ça. »
« La Société GADAM à Bongor, l’ETF à N’Djaména, nous sommes des entrepreneurs sérieux, enregistrés, reconnus. Nous avons postulé en toute bonne foi. Nous avons réalisé des infrastructures qui changent la vie des gens. Nous ne pouvons pas laisser ces escrocs détruire notre réputation et notre travail. », ajoute Ahmat Yacoub Gadam.
Un combat pour tous les entrepreneurs tchadiens
« Ce combat, nous le menons pour nos entreprises, mais aussi pour tous les entrepreneurs locaux. Ceux qui se lèvent à 5 heures du matin, qui suent sur les chantiers, qui payent leurs ouvriers, qui croient en l’avenir de ce pays. Nous ne sommes pas des ennemis. Nous sommes des bâtisseurs. Respectez-nous. Rendez-nous justice. », lance Djedouboum Innocent, la voix brisée mais le regard déterminé.
Leurs demandes :
1. Le paiement intégral des sommes dues pour les travaux exécutés.
2. Le remboursement immédiat des cautions illégalement perçues.
3. Des dommages et intérêts à la hauteur du préjudice subi.
4. Une enquête judiciaire approfondie.
5. La poursuite des responsables devant les tribunaux.
Récapitulatif des travaux réalisés :
ENTREPRENEUR ENTREPRISE SIÈGE RÉALISATIONS MONTANT DÛ (FCFA)
Djedouboum Innocent Entreprise des Travaux et Forage (ETF) N’Djaména 13 forages réceptionnés 114 000 000
Ahmat Yacoub Gadam Société GADAM Bongor 45 forages (dont 25 châteaux d’eau) […]
TOTAL 914 000 00
Djedouboum Innocent essuie une larme. Il serre les poings. Il regarde au loin, comme s’il cherchait une réponse dans l’horizon, depuis la fenêtre de son bureau à N’Djaména.
« Nous ne lâcherons pas. Nous avons postulé, nous avons gagné, nous avons travaillé. Nous avons donné notre sueur, notre sang, notre argent. On ne nous volera pas notre dignité. Nous irons jusqu’au bout. Pour l’eau. Pour la vie. Pour la justice. »
Ahmat Yacoub Gadam, depuis Bongor, ajoute, la voix chargée d’émotion : « Je me bats pour mes ouvriers, pour ma famille, pour ma fierté. 45 forages, 25 châteaux d’eau. Ce n’est pas rien. C’est ma vie. Ils ne nous auront pas. Nous irons jusqu’au bout. »
Nous y reviendrons
Par Kenzo Brown

