Tchad : Nimrod : l’enfant de Koyom devenu prince des lettres françaises, récit d’un destin, du village tchadien à la consécration
Lauréat du prix Guillaume-Apollinaire 2020 pour Petit éloge de la lumière nature, le poète, romancier et essayiste tchadien Nimrod n’a eu de cesse d’affirmer que le français est aussi une langue africaine. À 66 ans, ce philosophe de formation, qui vit à Amiens, est devenu l’une des voix les plus singulières et les plus nécessaires de la francophonie des « rives de l’étrangeté ». Retour sur un parcours d’exil intérieur et de création obstinée.
C’est une longe qui porte le nom chasseur de la Genèse. Nimrod, figure biblique de la puissance et de la démesure. Mais l’homme, lui, est d’une discrétion presque monacale. Né Nimrod Bena Djangrang le 7 décembre 1959 à Koyom, dans le sud du Tchad, il a choisi très tôt de se faire prénommer par son seul nom de plume. Comme pour mieux signifier que son œuvre serait un territoire en soi, arraché aux guerres civiles de son pays natal (1979-1982), qu’il évoque régulièrement dans ses romans, tels Le Départ (2005) ou Le Bal des princes (2008, prix Ahmadou-Kourouma).
Après des études supérieures à Abidjan, puis un doctorat en philosophie en France, Nimrod est aujourd’hui enseignant à l’Université de Picardie Jules-Verne à Amiens. Mais c’est dans les méandres de la langue française qu’il mène sa plus secrète exploration. « J’écris le français depuis les rivages de mon étrangeté », aime-t-il à répéter. Une formule qui n’a rien d’une posture exotique. Elle dit au contraire la tension féconde qui traverse toute son œuvre : comment un homme du Sud, pétri de sécheresse et de lumière, peut-il s’emparer de la langue de Racine pour mieux la faire vaciller, la métisser, la faire respirer au rythme du Chari, ce fleuve qui traverse N’Djamena, la capitale tchadienne.
La poésie, une affaire de haute tension
Longtemps, la poésie de Nimrod est restée confidentielle, publiée chez Obsidiane, une maison réputée mais exigeante. Dès Pierre, poussière (1989, prix de la Vocation), son écriture se signale par une épure violente, une méditation minérale sur le passage du temps. Le prix Louise-Labé pour Passage à l’infini (1999) et surtout le prix Max-Jacob pour Babel, Babylone (2010) imposent peu à peu son nom aux connaisseurs.
Mais c’est en 2016 que le grand public commence à l’apercevoir, lorsque Bruno Doucey, éditeur engagé, reprend une partie de son œuvre poétique avec Sur les berges du Chari, district nord de la beauté, lauréat du prix Pierrette-Micheloud. Le titre, à lui seule, est un programme : la poésie n’est jamais loin des réalités géopolitiques, d’un « district » que l’on devine sous tension. La même année, il participe à l’anthologie officielle du Printemps des Poètes, 120 nuances d’Afrique, affirmant son rôle de passeur entre les deux rives de la Méditerranée.
Le prix Apollinaire, consécration tardive et méritée
En décembre 2020, la consécration arrive. Le prix Guillaume-Apollinaire, l’un des plus prestigieux en France, est décerné à Nimrod pour Petit éloge de la lumière nature (Obsidiane, 2020). Le recueil, d’une sobriété lumineuse, chante la beauté du monde sans jamais en occulter la fragilité. « J’aurais un royaume de bois flotté », écrit-il dans une anthologie personnelle publiée chez Gallimard en 2017, comme un autoportrait en roi déchu, mais apaisé.
Ce prix, il le reçoit avec le calme de celui qui a déjà tout traversé. Guerres, exils, double culture, double nationalité (tchadienne et française), tout chez Nimrod respire l’unité retrouvée. « Il est temps de considérer le français comme une langue africaine », déclarait-il encore récemment, provoquant un déplacement salutaire du regard. Et d’ajouter, en écho à son essai sur Senghor ou à son roman sur la poète sud-africaine Ingrid Jonker (L’enfant n’est pas mort, Bruno Doucey, 2017) : « La poésie ne sert à rien, sauf à sauver ce qui peut encore l’être. »
Un romancier et un passeur
Nimrod n’est pas seulement un poète. Il faut aussi le lire comme un romancier puissant, publié chez Actes Sud, où il évoque l’Algérois (Un balcon sur l’Algérois, 2013) ou la guerre civile tchadienne avec une pudeur et une sécheresse rappelant parfois le meilleur Jim Harrison. Gens de brume (2017) ou La Traversée de Montparnasse (Gallimard, 2020) confirment son talent de narrateur, capable de faire dialoguer les morts et les vivants dans une langue qui n’a rien perdu de sa précision philosophique.
Aujourd’hui, alors qu’il dirige la revue Agotem et qu’il poursuit son enseignement, Nimrod incarne une certaine idée de la littérature-monde : ni revendicative ni honteuse, simplement vivante, métisse et intraitable sur la beauté. Il y a du bois flotté chez cet homme-là, du bois qui a beaucoup navigué, et qui, finalement, s’est échoué sur les rivages de la langue française pour mieux y prendre racine.
Par Kenzo Brown

