Tchad : Une lettre ouverte de Djoret Biaka Tedang au président Mahamat Idriss Déby – « Surmontez vos peurs, ouvrez le chemin nouveau »
Alors que le Tchad traverse une période de tensions politiques marquée par l’arrestation et la condamnation de plusieurs responsables liés au GCAP (Groupe de concertation des acteurs politiques), une voix citoyenne s’élève. Dans une lettre ouverte adressée au maréchal Mahamat Idriss Déby, président de la République du Tchad, Djoret Biaka Tedang, citoyen engagé connu pour son plaidoyer non violent, appelle le chef de l’État à un sursaut historique.
Ce document, dont nous publions ci-dessous l’intégralité, ne cherche ni la provocation ni la flatterie. Il pose un diagnostic sans complaisance sur les « peurs » qui, selon son auteur, structurent l’exercice du pouvoir à N’Djaména, et propose cinq actes concrets pour sortir le pays de l’impasse.
LETTRE OUVERTE AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
SURMONTEZ VOS PEURS, OUVREZ LE CHEMIN NOUVEAU
À Son Excellence
Monsieur le Président de la République du Tchad
Le Maréchal Mahamat Idriss Déby
N’Djaména – Tchad
Monsieur le Président,
Cette lettre n’est ni une supplique, ni une provocation, ni un appel au désordre. C’est une alerte politique, morale et historique. Elle s’adresse au chef de l’État, mais aussi à l’homme qui peut encore choisir entre l’enfermement dans la peur et l’entrée dans l’Histoire.
Vous vous souviendrez que je vous ai adressé mon livre, Sans armes, de la statistique à la lutte citoyenne, chronique d’un engagement. C’est dans cette même logique non violente que je vous écris aujourd’hui. La situation du pays inquiète. L’arrestation, puis la condamnation de responsables politiques liés au GCAP, il y a quelques jours, montrent que le Tchad s’enfonce dans une voie dangereuse : celle d’un pouvoir qui traite la contradiction politique comme une menace d’État.
Je ne nie pas la lourdeur de la charge que vous portez. Gouverner le Tchad n’est pas simple. Notre pays est traversé par des fractures historiques, des menaces sécuritaires, des blessures communautaires, des attentes sociales immenses et des pressions extérieures contradictoires. Je sais qu’un président peut être entouré de rapports alarmistes, de conseils intéressés, de loyautés fragiles et de peurs héritées. Mais c’est précisément dans ces moments que se reconnaît un homme d’État : non à sa capacité de contraindre, mais à sa capacité de dépasser la peur pour ouvrir un chemin plus grand que lui.
Depuis plusieurs jours, j’ai écrit sur les peurs qui semblent structurer l’exercice du pouvoir au Tchad : peur de transformer la vie des Tchadiens, peur des compétences, peur de l’unité du peuple, peur de la vérité, peur de l’alternance. Ces peurs ne sont pas seulement celles d’un homme ; elles traversent un système, héritent d’une histoire, s’alimentent dans les cercles de pouvoir et finissent par devenir des méthodes de gouvernement. Elles abîment l’État, étouffent les talents, divisent la nation, ferment l’espace politique et éloignent le Tchad de la République qu’il mérite.
Je ne prétends pas connaître vos pensées intimes. J’observe seulement les effets politiques d’un système qui gouverne davantage par la méfiance que par la confiance, et qui semble sentir s’effriter des loyautés autrefois considérées comme acquises.
Une partie importante du peuple tchadien avait pourtant voulu espérer en vous. Beaucoup ont pensé que votre jeunesse pouvait ouvrir une brèche dans l’ancien système. Certains ont cru aux dialogues initiés, à l’ouverture souverainiste, à la possibilité d’un chemin nouveau. D’autres, comme moi, sont restés prudents. Mais tous pouvaient espérer que le Tchad entrerait enfin dans un cycle différent.
Aujourd’hui, beaucoup déchantent : citoyens ordinaires, leaders de la société civile, opposants démocratiques, cadres de l’administration, jeunes sans perspective, et même certains de ceux qui ont accompagné le système. Trop de Tchadiens vivent avec la peur au ventre. Pourtant, une question demeure : comment sortir ensemble de cette prison ? Ma certitude est simple : il est encore possible d’en sortir.
Je m’apprête à me rendre au Tchad pour un séjour auprès des miens. Ce déplacement n’est ni une provocation ni un acte de défi. Il est d’abord un temps familial, un retour vers cette terre que je n’ai jamais cessé d’aimer. Mais aucun citoyen conscient ne peut fouler le sol de son pays sans écouter ce qu’il traverse. Je viens donc sans arme, sans haine et sans amertume, avec la volonté de voir, d’écouter et de contribuer pacifiquement à la vérité de notre moment national.
Face à cette démarche, plusieurs attitudes sont possibles pour ceux qui ont aujourd’hui la charge de l’État.
· La première serait de réduire cette parole au silence, en voyant dans un citoyen désarmé une menace pour l’ordre public. Ce choix ne renforcerait pas l’autorité ; il donnerait plutôt le sentiment d’un pouvoir inquiet devant le libre débat d’idées.
· La deuxième serait de judiciariser mon engagement, dans la continuité des condamnations récentes de responsables politiques et de voix critiques, notamment celles du GCAP. Une alerte citoyenne deviendrait alors un dossier pénal, et la justice risquerait d’apparaître non comme l’arbitre impartial de la République, mais comme le prolongement administratif d’une inquiétude politique.
· La troisième voie est celle de la sagesse : entendre une parole libre, non pour lui donner raison par principe, mais pour ouvrir un espace de dialogue utile au pays. C’est ce chemin que je propose : non celui du défi, non celui de la confrontation, mais celui d’une République assez forte pour écouter, assez digne pour réparer, assez courageuse pour regarder la vérité en face.
Ignorer ces alertes ne résoudra rien. L’orgueil ne répare pas les fractures. Le silence ne désarme pas les peurs. Le temps finit toujours par rattraper ceux qui refusent d’entendre le pouls de leur peuple.
Monsieur le Président,
Le Tchad est fatigué : des divisions, des procès politiques, des promesses sans lendemain, des gouvernements d’équilibre qui ne transforment pas la vie, des réformes annoncées mais jamais ressenties dans les foyers. Fatigué de voir ses enfants partir, ses fonctionnaires s’appauvrir, ses villages attendre, ses quartiers survivre et ses institutions se vider de leur sens.
Le vrai courage aujourd’hui ne serait pas de montrer que vous pouvez contraindre ; il serait de montrer que vous pouvez écouter. Il ne serait pas de prouver que l’État peut arrêter un citoyen ; il serait de prouver que la République peut entendre une parole libre sans trembler.
Je vous demande de faire de la libération des prisonniers politiques le premier acte de la décrispation. Cela commence par Succès Masra, les leaders du GCAP — Pr Avocksouma Djona, Max Kemkoye, Nassour Koursami, Neatobeye Bidi Valentin et leurs compagnons — ainsi que toutes les personnes détenues pour des faits liés à l’expression pacifique de leurs opinions. Leur libération serait l’acte fondateur d’une présidence qui choisit la République : la preuve que l’État peut être fort sans être brutal. Une main sincère tendue à ceux qui, comme Me Max Loalngar, ont dû quitter le pays pour leur sécurité, devrait prolonger cette décision.
Ce premier acte devrait ouvrir une détente politique réelle : réexamen impartial des dossiers judiciaires, réouverture de l’espace public, respect des partis, syndicats, associations, journalistes, intellectuels, autorités traditionnelles, leaders religieux, femmes, jeunes et diaspora. Une parole libre ne détruit pas la République ; elle la répare.
Le deuxième acte serait d’ouvrir un vrai pacte national de confiance, non un dialogue décoratif. Il devrait reposer sur des engagements vérifiables : libertés publiques, justice indépendante, administration neutre, réforme de l’armée, lutte contre la corruption, reconnaissance des diversités sans instrumentalisation, protection de la dignité de chaque citoyen. L’Afrique qui se réinvente a besoin d’un Tchad réconcilié avec lui-même.
Le troisième acte serait de former une équipe de mission, non un gouvernement de protection. Le pays n’a pas besoin de ministres décoratifs ni de nominations de récompense. Il a besoin de femmes et d’hommes capables de redresser l’école, de rendre l’hôpital plus humain, de remettre l’administration au service du citoyen, de restaurer la justice, de créer des emplois, de moderniser l’agriculture, de sécuriser les finances publiques et de donner à la jeunesse des raisons concrètes de croire en son pays.
Le quatrième acte serait d’ouvrir l’État aux compétences nationales et à la diaspora. Ne demandez plus d’abord aux Tchadiens d’où ils viennent, de qui ils sont proches ou à quel cercle ils appartiennent. Demandez-leur ce qu’ils peuvent faire pour le pays. Le Tchad est trop pauvre pour gaspiller ses talents, trop fragile pour exclure ses intelligences, trop blessé pour confondre compétence et menace.
Le cinquième acte serait de préparer l’alternance comme une garantie de paix, non comme une menace. Un pays solide peut changer ses dirigeants sans peur, sans vengeance et sans effondrement. Un président courageux n’a pas besoin de posséder l’avenir ; il construit des institutions capables de lui survivre.
Je veux le dire clairement : le chemin que je propose n’est pas celui de la vengeance. Le Tchad n’a pas besoin d’une alternance qui remplace une peur par une autre. Il a besoin d’un passage ordonné vers un État où personne ne sera persécuté pour son origine, son appartenance passée ou ses fonctions exercées, mais où chacun répondra de ses actes dans un cadre juste, impartial et réconciliateur. La justice que j’appelle de mes vœux est un mécanisme de vérité, de réparation, de non-répétition et de reconstruction d’une volonté commune de vivre ensemble.
Monsieur le Président,
Cette lettre, qui synthétise mes réflexions récentes et prolonge mon engagement citoyen non violent, n’a qu’un seul objectif : contribuer à éviter l’impasse et proposer les voies d’une décrispation nécessaire. Elle n’est ni une demande d’audience, ni une recherche de faveur, ni une offre de ralliement. Je ne sollicite aucun poste, aucune protection, aucun arrangement personnel. Je porte une parole citoyenne, libre et responsable, au service d’une sortie par le haut, dans l’intérêt supérieur du Tchad.
Je ne vous demande pas de céder à un adversaire. Je vous demande d’écouter un citoyen et de sauver la République de l’enfermement. Il est encore possible que votre nom ne reste pas associé seulement à la continuité d’un système, mais à l’ouverture courageuse d’un nouveau cycle.
L’Histoire est sévère avec les dirigeants qui s’entêtent ; elle sait aussi reconnaître ceux qui changent de trajectoire au moment décisif. Il est encore possible de choisir l’Histoire plutôt que la survie. Mais il faut choisir maintenant.
Que Dieu vous accorde la lucidité de ce moment, le courage de la décision et la grandeur d’une trajectoire qui dépassera notre génération.
Je vous prie d’agréer, Excellence Monsieur le Président de la République, l’expression de ma très haute considération.
Djoret Biaka Tedang
L’auteur, Djoret Biaka Tedang, annonce par ailleurs son intention de se rendre prochainement au Tchad pour un séjour familial, tout en précisant qu’il viendra « sans arme, sans haine et sans amertume ». Reste à savoir si la présidence réservera une suite à cette interpellation ou si, comme d’autres appels récents, elle sera ignorée.
La Rédaction

