Tchad « Pauvre Tchad ! » : dans une lettre ouverte, le magistrat DJIMRABAYE BOURNGAR interpelle le ministre de la Sécurité publique et réclame sa démission
Dans une lettre ouverte datée du 24 mai 2026, dont nous publions l’intégralité ci-dessous, DJIMRABAYE BOURNGAR , un magistrat qui signe avec une ironie cinglante « de la part d’un corrompu magistrat » s’adresse sans détour au ministre de la Sécurité publique du Tchad. Il dénonce des propos tenus par ce dernier qualifiant une décision de justice de « fausse ordonnance » et appelant à la déchirer publiquement. Le magistrat estime que ces déclarations constituent une attaque contre l’institution judiciaire et réclame la démission du ministre.
Une vidéo circulant sur les réseaux sociaux suscite une vive polémique au Tchad. On y voit un haut responsable gouvernemental s’emporter contre une ordonnance de justice, affirmant qu’un plan cadastral prime sur toute décision judiciaire, allant jusqu’à lancer : « Déchirez-moi cette ordonnance ou passez-la moi que je la déchire moi-même ! »
Face à cette séquence, qualifiée par certains de « stand-up sinistre », DJIMRABAYE BOURNGAR magistrat de profession, qui choisit de se désigner lui-même par la provocante étiquette de « corrompu » a répondu par une lettre ouverte cinglante. Il y pointe un manque de culture institutionnelle, une immixtion dans les affaires de la justice et une atteinte à la dignité de l’État.
Nous publions ci-dessous l’intégralité de cette lettre, conformément au droit à la libre expression.
LETTRE OUVERTE AU MINISTRE DE LA SÉCURITÉ PUBLIQUE DE LA RÉPUBLIQUE DU TCHAD
Monsieur le Ministre de la Sécurité Publique, cher compatriote,
Je suis un légaliste dans le sang, respectueux de l’État et de ses institutions. Mais à la hauteur de vos orduriers propos, permettez que je ne m’encombre d’aucune fausse courtoisie. Quelle mouche vous a piqué, cher Ministre : « Quelle ordonnance vous respectez contre la loi de la République ? Votre loi-là vous l’avez sortie d’où ? Quelqu’un vous délivre une fausse ordonnance contre un plan cadastral sur une terre tchadienne bornée et identifiée par les cadastres ? Si c’est le cadastre qui l’a fait, eh bien basez-vous sur la décision du cadastre ! Même si la justice a un litige, elle ne doit se baser que sur le plan cadastral ! Il n’appartient pas au plan cadastral de se baser sur une ordonnance d’un corrompu de la justice… ! Déchirez-moi cette ordonnance ou passez-la moi que je la déchire moi-même ! » C’est le comble !
Seigneur, que vous a fait ce pays pour ne mériter qu’opprobre sur opprobre ? J’ose croire que cette ubuesque scène que je viens de découvrir, indigné, n’est qu’une manipulation de l’intelligence artificielle venant d’un haineux pourfendeur du pouvoir, comme on est habitué à entendre. Mais ça n’en a pas l’air. Quoique sans aucune expertise en la matière, je suis plus que convaincu que cette vidéo est du réel. Elle n’a rien du virtuel ni du faux. C’est la première fois dans l’histoire récente du Tchad qu’un aussi illustre membre du gouvernement donne au monde entier un aussi sinistre stand-up !
Ainsi, sans sourciller, vous déclarez devant le monde entier, au nom du gouvernement tchadien, qu’un plan cadastral est une loi de la République qui prime, dans votre hiérarchie des normes, sur une décision de justice ! Ainsi, vous, ministre de la Sécurité publique de la République du Tchad, dites au monde entier que dans votre pays, un plan cadastral est un titre foncier immuable, inattaquable en justice ! Vous confondez ainsi une ordonnance de référé avec un autre titre foncier qui vient contredire le plan cadastral, un autre titre foncier ! Vous demandez qu’on déchire devant votre caméra une décision de justice ! Un citoyen bien cultivé se fait le devoir de vous rappeler que déchirer une décision de justice pourrait constituer un acte de rébellion. Vous vous affolez et rétorquez que, dans ce cas, qu’on vous passe cette ordonnance pour que vous la déchiriez vous-même ! Vous insultez les magistrats de corrompus ! Vous croyez insulter un seul magistrat mais vous avez insulté toute une institution de la République, le pouvoir judiciaire. Vous croyez insulter les magistrats tchadiens ? Non, vous montrez vos limites en matière de culture institutionnelle.
Cher compatriote, qu’est-ce qui vous fait ainsi craquer ? Êtes-vous sur le point d’être surmené par le poids de vos charges ? Il vous suffisait seulement, avec un peu de pondération, de consulter vos collègues en charge des affaires foncières et de la Justice et cela vous éviterait de vous offrir à ce désolant spectacle !
Monsieur le ministre, cher compatriote, vous avez assez offert au Tchad au point d’en arriver à montrer vos limites. Pour sauvegarder cette once de dignité qui vous reste, je vous appelle humblement à démissionner de votre poste de ministre de la Sécurité publique. Ce sera la seule solution pour rendre au Tchad le peu de dignité qui lui reste aux yeux du monde. Ceci, en attendant de répondre devant les « corrompus magistrats » des chefs d’infractions de rébellion, d’immixtion et d’empiètement sur les fonctions judiciaires et de haute trahison !
PAUVRE TCHAD !
Fait à N’Djamena, le 24 mai 2026
De la part d’un corrompu magistrat !
DJIMRABAYE BOURNGAR
À l’heure où nous écrivons ces lignes, le ministre de la Sécurité publique ni son cabinet n’ont réagi officiellement à cette lettre ouverte.
Par Kenzo Brown

