Tchad : Lettre ouverte d’Olga Ngaoundi au président de la République : « Comment exiger l’intégrité de magistrats non payés ? »
Dans une lettre ouverte dont nous reproduisons ci-dessous l’intégralité, Olga Ngaoundi, fille d’un défunt magistrat ayant servi la justice tchadienne pendant 42 ans, interpelle directement le chef de l’État sur les conditions de vie et de travail des juges du pays. Un témoignage accablant qui met en lumière des disparités jugées « inacceptables » entre les trois pouvoirs constitutionnels.
Olga Ngaoundi, signataire du courrier, s’appuie sur l’article 7 de la Constitution promulguée le 8 octobre 2025, qui pose le principe de la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Elle estime que ce dernier, le pouvoir judiciaire, est le parent pauvre de cette trilogie institutionnelle.
Des magistrats contraints d’emprunter des motos-taxis
Le constat dressé est sans appel. L’auteure de la lettre dénonce des disparités flagrantes entre les trois pouvoirs de l’État. Alors que les ministres et les députés bénéficient de véhicules de fonction, de passeports diplomatiques et de confortables primes, les magistrats, même les plus gradés, se déplacent parfois en « moto-taxi ». Pire, face à la maladie, ils n’ont pas droit aux évacuations sanitaires, un privilège pourtant accordé aux membres du gouvernement.
Sur le plan salarial, le fossé est tout aussi criant. « Des diplômés de grandes études peinent à atteindre un revenu mensuel de 500.000 francs, tandis que leurs homologues au sein du Gouvernement ou du Parlement s’envolent confortablement avec plus d’un million de francs », écrit Olga Ngaoundi.
86 magistrats non payés depuis trois mois
La situation la plus urgente concerne les 86 magistrats intégrés à la fonction publique le 9 février 2026. Plus de trois mois après leur entrée en fonction, ils n’ont toujours perçu aucun salaire. « À ceux-là, comment expliquer que le magistrat doit vivre de ses moyens et demeurer incorruptible ? », s’interroge la citoyenne, mettant en garde contre les risques de corruption inhérents à cette précarité.
L’auteure évoque également des conditions de travail dégradées : bureaux exigus et surchargés, absence de climatisation, palais de justice vieillissants et peu fonctionnels. Un environnement qui, selon elle, nuit à l’image et au respect dus à la justice.
Voici l’intégralité de sa lettre
LETTRE OUVERTE À
MONSIEUR LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE,
EN FAVEUR DES MAGISTRATS DU PAYS,
BASE : ARTICLE 7 DE LA CONSTITUTION : le principe de l’exercice du pouvoir est le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, fondé sur la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire.
Monsieur le Président,
C’est avec le plus grand respect et une profonde conviction que je me permets de solliciter votre bienveillante attention aujourd’hui, non pas en tant que simple citoyen, mais en tant que fille d’un défunt Magistrat et voix s’élevant pour ceux qui, au cœur de notre République, sont les garants de notre justice : nos MAGISTRATS.
Vous le savez mieux que quiconque, notre Constitution, dont vous en êtes le garant et, que vous avez promulguée par Décret N°2558/PR/2025 du 08 octobre 2025, en son article 7, pose le fondement de notre Démocratie : le gouvernement du peuple, par le peuple, et pour le peuple. Ce noble idéal repose sur un pilier essentiel, la séparation des pouvoirs, garantissant l’équilibre et la confiance au sein de nos institutions. Pourtant, il me semble, et je crois partager ici un sentiment répandu, que l’un de ces piliers, le POUVOIR JUDICIAIRE, ne bénéficie pas toujours de la considération qu’il mérite.
Je ne peux m’empêcher de penser aux MAGISTRATS qui, jour après jour, s’efforcent de rendre la justice avec intégrité et dévouement. Face à des conditions de travail parfois précaires, à des rémunérations qui ne reflètent pas toujours l’ampleur de leurs responsabilités, je vous épargne le risque de représailles dont ils font face chaque jour en exerçant avec probité, intégrité et humanité leurs fonction face à une catégorie de justiciables peu respectueux des lois de la République. Oui, Monsieur le Président, le terme de « corrompus » peut parfois résonner injustement et c’est à raison; comment ne pas ressentir un décalage ? Comment ne pas s’inquiéter pour l’attractivité et la pérennité de cette profession indispensable ?
Mieux, si les Ministres et les Députés, membres du Pouvoir Exécutif et Législatif, bénéficient par exemple, de véhicules de fonction, des passeports diplomatiques et d’un confort de vie indéniable, il n’en va pas de même pour nos Magistrats. Même les plus expérimentés et gradés d’entre eux, se retrouvent parfois contraints d’utiliser des moto-taxis pour leurs déplacements. Pire, face à la maladie, ils ne disposent pas du privilège d’évacuation sanitaire, un privilège notoire dont se servent aisément les membres du gouvernement, un droit pourtant qui devrait être fondamental pour ceux qui veillent à l’application de la loi.
Sur le plan salarial, le contraste est tout aussi saisissant. Des diplômés de grandes études, qui consacrent leur vie à la justice, peinent à atteindre un revenu mensuel de 500.000 francs, tandis que leurs homologues au sein du Gouvernement ou du Parlement s’envolent confortablement avec plus d’un million de francs avec des primes à couper le souffle. Nous retenons donc l’existence de Trois pouvoirs de l’État, mais trois traitements qui creusent un fossé, à la limite, inacceptable.
Imaginez, Monsieur le Président, un Juge devant gérer un volume d’affaires considérable, jonglant entre les dossiers urgents et les enquêtes de longue haleine, devant parfois faire face à des locaux qui ne sont pas à la hauteur de la dignité de sa mission. Pensez à ces juges, dont la décision peut changer une vie, travaillant dans des bureaux minuscules, surchargés, sans simple climatisation, avec des moyens limités, et dont le salaire, comparé à d’autres professions exigeant un niveau d’études et d’engagement similaire, peut sembler dérisoire.
Même les Palais de justice, ces édifices symboliques où se déroule l’exercice de leur métier, ne sont pas toujours le reflet de la grandeur de la justice qu’ils abritent. Un environnement de travail dégradé, manquant de modernité et de fonctionnalité, peut-il véritablement inspirer la confiance et le respect que notre système judiciaire mérite ?
Ces disparités ne sont pas seulement une question de confort ; elles portent atteinte à la dignité de la fonction judiciaire et à l’indépendance des MAGISTRATS, qui sont pourtant les garants de notre État de droit. Comment exiger l’intégrité et l’impartialité lorsque les conditions de vie et de travail ne sont pas à la hauteur des responsabilités ?
Depuis le 09/02/2026, 86 MAGISTRATS ont été intégrés à la Fonction Publique et pourtant, jusqu’à ce jour soit plus 3 mois plus tard, ils n’ont reçu aucun salaire, à ceux-là, comment expliquer que le MAGISTRAT doit vivre de ses moyens et DEMEURÉ INCORRUPTIBLE ? je m’interroge !
Monsieur le Président, je suis convaincue que vous partagez ma vision d’une justice forte, indépendante, incorruptible et respectée. Je vous prie donc de bien vouloir accorder une attention particulière au statut, aux conditions de travail et à la rémunération de nos MAGISTRATS. Investir dans notre justice, c’est investir dans la confiance de nos concitoyens, dans la stabilité de notre société, dans l’avenir de notre République et dans la crédibilité de votre gouvernement.
Je suis persuadée qu’une revalorisation significative du statut des magistrats, tant sur le plan structurel que salarial et social, non seulement améliorerait leurs conditions de vie et de travail, mais renforcerait également leur indépendance et leur détermination à servir la justice avec toujours plus d’abnégation.
Je vous remercie, Monsieur le Président, de l’attention que vous porterez à cette démarche citoyenne.
Avec mes salutations les plus respectueuses,
Olga NGAOUNDI
Citoyen tout court
Fille d’un feu MAGISTRAT ayant servi LA JUSTICE tchadienne pendant 42 ans
La Rédaction

