Tchad : Manemon Mapouki, un « facilitateur de solutions » au chevet de la semence tchadienne
De la brousse du Lac aux couloirs de N’Djamena, le nouveau patron des producteurs de semences veut réconcilier la politique agricole et les réalités du terrain.
Dans le milieu feutré des organisations paysannes, les grands discours fleurissent. Mais rares sont ceux qui portent encore la poussière des pistes de Ngouri, l’odeur des champs pédagogiques de Bousso, ou la mémoire des dossiers de crédit analysés sous un arbre à Fianga. Manemon Mapouki, fraîchement nommé Secrétaire Exécutif Permanent de la FENOPS-T, appartient à cette race d’acteurs du développement chez qui l’expertise ne s’achète pas en salle de conférence, mais se gagne jour après jour au contact des producteurs.
À 40 ans, ce technicien agronome de formation, passé par les bancs de l’ANADER et les couloirs du Programme National de Sécurité Alimentaire (PNSA), incarne une génération montante de cadres qui refusent de dissocier la technique de l’humain. Rencontre avec un homme qui veut faire de la semence de qualité le carburant de la souveraineté alimentaire tchadienne.
Une école de vie au cœur des crises
Lorsqu’on interroge Manemon Mapouki sur ses années de formation, il ne cite pas d’abord une université. Il évoque le Mayo-Kebbi, où, de 2009 à 2012, il était Agent de crédit à l’UCEC de Doknang et Séré.
« Là-bas, j’ai appris que l’agriculture ne se décrète pas, elle se finance. Et qu’un producteur sans accès au crédit est un producteur condamné à la survie, pas au développement, » confie-t-il.
Cette expérience de terrain, faite d’entretiens sous les hangars, d’enquêtes de voisinage et de recouvrements difficiles, lui a forgé un sens aigu de la réalité socio-économique. Il maîtrise les mécanismes de la microfinance (AVEC, éducation financière) comme il connaît les cycles culturaux.
Mais c’est au Lac Tchad, en tant que Coordonnateur Provincial du projet CCIAMA-Al Bouzhour (2020-2022), que sa vision s’est véritablement cristallisée. Résidant à Ngouri, parcourant les zones de Mamdi, Wayi et Kouloudia, il a été témoin de la résilience des communautés face à l’insécurité et aux changements climatiques.
« Au Lac, j’ai compris que la semence n’est pas qu’un intrant. C’est un outil de paix, de stabilisation et de redynamisationons économique. Former une femme à produire des semences de qualité, c’est lui donner les moyens de nourrir sa famille et de reconquérir sa dignité, » explique-t-il, la voix grave.
La méthode Mapouki : Pédagogie, structuration et dialogue
Son arrivée à la FENOPS-T en qualité de Secrétaire Exécutif Permanent n’est pas une surprise pour ceux qui ont suivi son travail de consultant. En 2023, il a supervisé la structuration de 8 coopératives dans la province du Lac, un exercice de « dentelle sociale » où il a fallu concilier les ego, les intérêts collectifs et les exigences des bailleurs de fonds.
Cette capacité à fédérer, il la doit à un credo : « La technique ne vaut rien sans l’appropriation locale. »
À l’ANADER, où il a officié comme Conseiller Agricole pendant 7 ans (2013-2020), il a développé une approche résolument pédagogique. Il ne se contentait pas de distribuer des fiches techniques. Il installait des Champs Pédagogiques de Démonstration (CPD) pour que les paysans voient de leurs propres yeux l’effet d’une bonne préparation de sol ou d’un choix variétal adapté au climat sahélien.
« Au Barh El Gazel comme à Bousso, le paysan est un expérimentateur né. Mon job était de lui donner les clés pour lire son environnement, interpréter les données agro-météorologiques et décider par lui-même, » précise-t-il.
Ce souci de la vulgarisation scientifique se double d’une connaissance pointue des dispositifs institutionnels. Ses participations régulières aux clusters sécurité alimentaire, aux réunions du CDA (Comité Départemental d’Action) ou du CRA (Comité Régional d’Action) lui ont appris à naviguer dans le maquis administratif. Un atout de taille pour le dialogue qu’il entend mener avec l’État.
La vision FENOPS-T : L’heure de la maturité
Aujourd’hui, au centre de la Fédération qui regroupe les organisations de producteurs de semences, Manemon Mapouki passe de l’exécution à la stratégie. En tant que Secrétaire Exécutif Permanent, il porte désormais la responsabilité de coordonner, d’orienter et de donner une voix nationale à l’ensemble des acteurs de la filière semencière tchadienne.
« Mon précédent poste de Chargé de Programmes à APSELPA m’a mis en contact direct avec les partenaires internationaux (ACTED, DECILAC…). J’ai vu comment les projets sont construits, budgétisés et évalués. Aujourd’hui, je veux mettre cette expertise au service des producteurs, » affirme-t-il.
Son ambition pour la FENOPS-T repose sur trois piliers, qu’il définit comme un « trépied de la performance » :
1. La professionnalisation : Fort de son expérience de formateur en création d’entreprise agropastorale (programme GERME/SIYB/OIT), il veut transformer les producteurs en véritables entrepreneurs agricoles. « Nous avons formé 1400 femmes et jeunes au Moyen-Chari. C’est un modèle que je souhaite déployer à l’échelle nationale pour la filière semence, » insiste-t-il.
2. L’innovation durable : Il ne conçoit pas la semence sans l’agroécologie. Expert en bonnes pratiques agricoles face au changement climatique, il milite pour des semences rustiques, résilientes et adaptées aux nouvelles zones agro-écologiques.
3. Le lobbying constructif : La FENOPS-T doit être un « partenaire exigeant » de l’État. « Nous ne sommes pas là pour demander des subsides, mais pour proposer des solutions. Nous voulons un cadre légal qui protège les producteurs, des facilités douanières pour les intrants, et des filières de commercialisation fluides. »
Regard sur le voisinage : ce qui distingue Mapouki des autres patrons semenciers sahéliens
Pour mesurer la singularité de l’approche de Manemon Mapouki, un détour par les expériences des pays voisins s’impose. Car si la semence est un défi commun au Sahel, les stratégies pour y faire face divergent nettement.
Ce qui fait la différence Mapouki :
· Là où ses homologues maliens misent sur la performance variétale, il ajoute la performance financière (crédit, épargne).
· Là où les Burkinabè privilégient le rapport de force, il choisit le dialogue structuré avec l’État.
· Là où les Nigériens s’appuient sur les ONG, il revendique une autonomie progressive des producteurs.
Il se positionne ainsi comme un « tiers de confiance » entre le monde paysan, l’administration, et les partenaires techniques et financiers. Une rareté dans le paysage semencier sahélien.
Un homme de terrain au service d’une cause nationale
Interrogé sur ses loisirs, Manemon Mapouki sourit et esquisse un geste vers la fenêtre : « Ma plus grande détente, c’est de marcher dans un champ en pleine saison des pluies. Regarder une plante pousser, c’est regarder l’avenir. »
Cet humaniste pragmatique, qui a passé sa vie à conjuguer les impératifs de rendement et les fragilités humaines, arrive à la FENOPS-T avec une certitude : le Tchad peut nourrir le Tchad. Mais pour cela, il faut cesser de considérer la semence comme un produit anodin.
« La semence est le premier maillon de la chaîne alimentaire. Si ce maillon est faible, tout le système s’effondre. Notre combat est noble, et nous le gagnerons par le dialogue, la formation et l’union sacrée de tous les acteurs, » conclut-il, le regard déterminé.
Un portrait en action, celui d’un homme qui n’a pas fini de semer les graines du changement.
Manemon Mapouki, Secrétaire Exécutif Permanent de la FENOPS-T une étoile montante du semencier sahélien, dont la méthode hybride pourrait bien faire école au-delà des frontières tchadiennes.
Par Kenzo Brown

