Tchad: « Regards Contemporains » : quand N’Djamena devient le phare d’une renaissance artistique longtemps ignorée

 

Longtemps reléguée à la marge des récits culturels mondiaux, la scène plastique tchadienne s’apprête à vivre un tournant historique. Porté par le commissaire et acteur culturel Mbaïhodjilé Guillaume, alias Parolier Ndoutar, le projet « Regards Contemporains du Tchad » ne se contente pas d’exposer : il affirme, structure et propulse une génération d’artistes émergents. Décryptage d’une initiative qui transforme l’invisibilité en présence, et l’isolement en dialogue.

 

« Regarder, c’est reconnaître » : le manifeste d’une nécessaire rupture

« Regarder c’est reconnaître, et reconnaître c’est faire exister. »

Cette phrase, que Parolier Ndoutar aime à répéter comme une incantation, résume à elle seule l’ambition du projet Regards Contemporains du Tchad. Derrière ces mots simples se cache un constat brutal : pendant des décennies, les artistes plasticiens tchadiens ont créé dans l’ombre, faute de galeries, faute de visibilité, faute d’un regard qui veuille bien s’arrêter sur leurs œuvres.

Aujourd’hui, cette page se tourne. Grâce à un partenariat inédit entre la Coopération Suisse et le Perception Restaurant Bar  un lieu qui ose associer gastronomie et engagement culturel,  le projet naît comme une réponse concrète à un vide institutionnel. Non pas une énième exposition éphémère, mais un dispositif complet de professionnalisation.

« Nous refusons l’invisibilisation historique des artistes tchadiens. Ce projet est un acte de présence et de parole », martèle Parolier Ndoutar, qui en assure le pilotage.

Un accompagnement sur mesure pour des artistes prêts à conquérir le monde

Là où beaucoup de projets culturels africains échouent faute de moyens et de vision Regards Contemporains du Tchad mise sur un soutien global et pragmatique. Le programme ne se limite pas à accrocher des toiles sur des murs blancs.

Concrètement, les artistes sélectionnés bénéficient d’un triptyque d’actions puissant :

1. Une vitrine numérique explosive : création de pages professionnelles sur Facebook, Instagram et LinkedIn, suivie d’un mois de « boostage » intensif avec contenus vidéo et textes dédiés à chaque œuvre. À l’heure où l’art se découvre d’abord sur un écran, c’est un levier de visibilité immédiat.
2. Une mobilité financée : prise en charge du déplacement des artistes pendant toute la durée de l’exposition (un mois), afin qu’ils puissent échanger, rencontrer et vendre sans contrainte logistique.
3. Un espace d’exposition digne de ce nom : là où les plasticiens tchadiens manquent cruellement de cadres pour montrer leur travail, le projet comble cette absence avec une scénographie soignée.

L’objectif final est clair, presque révolutionnaire dans le contexte local : permettre aux artistes plasticiens émergents de vivre de leur art.

« Donner la possibilité de créer et d’exposer en toute liberté : voilà notre combat. L’artiste tchadien n’est pas un rêveur marginal. Il est un témoin, un éclaireur de son temps », insiste Parolier Ndoutar.

 

Qui est Parolier Ndoutar, l’homme qui fait bouger les lignes ?

Pour comprendre la crédibilité du projet, il faut regarder celui qui le porte. Mbaïhodjilé Guillaume, alias Parolier Ndoutar, n’est pas un opportuniste de dernière heure. Né en 1990 à Bekiri (Logone Occidental), cet artiste et acteur culturel cumule des années d’expérience de terrain.

Son parcours singulier mêle la rigueur du droit public et de la logistique à une sensibilité artistique forgée au sein de la Compagnie Théâtre Élan. En 2023, il écrit et interprète La Voix du Silence au Festival International du Théâtre Populaire Taporndal. Mais c’est dans le champ des arts plastiques qu’il va devenir incontournable.

Manager de l’artiste Gabin Art (2019-2022), commissaire d’expositions monographiques dès 2019, conseiller artistique pour la Galerie Afrotopia, puis membre actif de l’association Knock On Art (où il est nommé Directeur artistique adjoint en 2025), il a déjà prouvé sa capacité à révéler, accompagner et structurer les pratiques contemporaines.

Ses réalisations récentes parlent d’elles-mêmes :

· Octobre 2024 : commissariat du vernissage de la Galerie Kei Kor.
· Mars 2026 : conception et direction de l’exposition « L’ART À PROXIMITÉ », un projet qui affirme sa vision d’un art ancré dans les réalités sociales.
· 2025 : codirection artistique de « Mosaïque 2025 » avec Yvon Ngassam (Résidences artistiques Coopération Suisse, à l’Espace Culturel Talino Manu, avec le soutien des ambassades de France et de Suisse).

À chaque fois, la même exigence : mêler mémoire, présent et futurs possibles.

Un lieu de dialogue, pas seulement une exposition

Ce qui distingue fondamentalement Regards Contemporains du Tchad, c’est sa dimension réflexive et collective. Le projet se veut un véritable croisement :

· Entre les générations (aînés et émergents).
· Entre les disciplines (arts plastiques, théâtre, parole).
· Entre les publics (initiés, curieux, critiques, acheteurs).

Ce n’est pas un hasard si le partenariat avec le Perception Restaurant Bar a été choisi. L’art y descend de son piédestal pour venir à proximité des gens, dans un lieu de vie. Cette approche de « l’art accessible » est au cœur de la philosophie de Parolier Ndoutar.

« L’art n’est pas seulement une expression. Il est une présence, une manière d’habiter le monde et de le relier », aime-t-il rappeler.

 

Pourquoi c’est une nouvelle majeure pour l’Afrique centrale ?

Le Tchad n’est pas encore la Côte d’Ivoire, le Sénégal ou l’Afrique du Sud en matière d’art contemporain. Mais justement : c’est là que tout commence. En finançant un projet comme Regards Contemporains du Tchad, la Coopération Suisse envoie un signal fort : les scènes émergentes d’Afrique centrale méritent qu’on investisse sur elles.

Pour les artistes plasticiens tchadiens, longtemps confinés à un statut d’invisibles, ce projet est une bouée de sauvetage professionnelle et symbolique. Pour le public, c’est l’occasion de découvrir une création vivante, traversée par les réalités, les tensions et les espoirs de la société tchadienne.

Enfin, pour Parolier Ndoutar et son équipe, c’est un pari : prouver qu’avec des moyens ciblés et une vision claire, l’art peut devenir un véritable moteur d’émancipation sociale et économique.

Un croisement fécond : là où se joue la véritable révolution artistique tchadienne

Car le projet ne veut pas être une simple juxtaposition d’œuvres accrochées côte à côte. Regards Contemporains du Tchad se veut un véritable croisement, et c’est en cela qu’il est novateur. Croisement d’abord entre les générations : les aînés, souvent restés dans l’ombre faute de reconnaissance, y côtoient les émergents qui n’ont jamais eu d’espace pour se révéler. Chaque regard posé sur une toile devient alors un dialogue entre ce qui a été créé hier et ce qui s’invente aujourd’hui.

Croisement ensuite entre les disciplines : l’art plastique ne s’isole pas du théâtre, de la musique ou de la parole. Sur les murs du Perception Restaurant Bar, une peinture peut répondre à un texte dit à voix haute, une sculpture dialoguer avec une performance. Cette hybridation des pratiques, encore rare à N’Djamena, ouvre des chemins inédits pour la création locale.

Croisement enfin et peut-être surtout  entre les publics : l’initié, le collectionneur averti, le critique d’art, mais aussi le simple curieux qui pousse la porte par hasard, l’étudiant qui n’est jamais entré dans une galerie, l’habitant du quartier qui découvre qu’un artiste peut vivre à côté de chez lui. En choisissant un lieu de vie le Perception Restaurant Bar plutôt qu’un espace élitiste, le projet brise les barrières sociales qui trop souvent réservent l’art à une minorité.

Ce croisement à trois niveaux générationnel, disciplinaire et social  fait de Regards Contemporains du Tchad bien plus qu’une exposition. C’est un laboratoire à ciel ouvert, un espace où l’art cesse d’être un privilège pour devenir un terrain de rencontre, de débat et de partage. Et c’est précisément parce qu’il ose ce décloisonnement que ce projet pourrait bien être le coup d’envoi d’une véritable écosystème artistique au Tchad.

Là où d’autres expositions séparent, Regards Contemporains relie. Là où d’autres montrent, il met en relation. Et c’est dans cette relation  entre les œuvres, entre les personnes, entre les disciplines  naîtra peut-être la renaissance tant attendue de la scène plastique tchadienne.

Rendez-vous à N’Djamena. L’art contemporain tchadien vous attend.

Par Kenzo Brown 

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