Tchad : Dans une lettre ouverte, Abbas Kayangar, ancien chef de la MINUSTAH met en garde le Maréchal Déby sur les risques d’un déploiement militaire en Haïti 

 

Alors que le Tchad s’apprête à envoyer 1500 soldats des Forces de Défense et de Sécurité (FDS) en Haïti dans le cadre d’une mission internationale controversée, un ancien haut responsable de la police tchadienne, ayant lui-même dirigé le Centre des opérations de la police (POC) de la MINUSTAH sur l’île, tire la sonnette d’alarme. Abbas Kayangar adresse une lettre ouverte au Maréchal Mahamat Idriss Déby Itno pour partager son expérience directe du terrain haïtien, qualifié de « piège à embuscades » pour des forces non préparées.

Face à l’annonce du déploiement prochain de 1500 soldats tchadiens en Haïti, une voix autorisée ose sortir du silence. Celle d’un patriote qui connaît, pour y avoir servi comme chef du Centre des opérations de la police (POC) de la MINUSTAH, chaque ruelle piégeuse et chaque faille sécuritaire de Port-au-Prince.

Dans une lettre ouverte adressée au Maréchal Mahamat Idriss Déby Itno, Président de la République, Chef suprême des Armées, Abbas Kayangar — ancien chef de la Brigade anticriminalité (BAC) du Tchad — ne cache ni son amertume face aux alertes ignorées par le passé, ni son inquiétude pour la vie des soldats tchadiens.

L’ancien responsable rappelle que le 26 mai 2014, via le site Alwihda, il avait prédit que le Tchad deviendrait la cible de Boko Haram en raison de son engagement militaire. « Huit mois et dix-huit jours plus tard, malheureusement, cette analyse s’est vérifiée dans la douleur », écrit-il, déplorant qu’aucun responsable sécuritaire tchadien n’ait daigné échanger avec lui, contrairement à leurs homologues camerounais.

Mais c’est le déploiement imminent en Haïti qui motive aujourd’hui sa prise de parole solennelle.

« Le terrain haïtien est d’une complexité extrême. Il combine une urbanisation dense et anarchique, des zones enclavées propices aux embuscades, des groupes armés structurés disposant de relais locaux et d’une parfaite maîtrise du terrain », alerte-t-il.

Forts de son expérience directe avec la Police nationale d’Haïti et de sa connaissance des unités spécialisées (SWAT, UDMO, BOID), Abbas Kayangar affirme que toute intervention sans préparation spécifique expose nos forces à « des risques élevés, voire évitables ».

Il conclut sa lettre par une main tendue au Chef de l’État : « Je sollicite simplement une oreille attentive. Un échange, même bref, pourrait permettre de partager des éléments concrets, issus du terrain, susceptibles de renforcer la préparation et la sécurité de nos hommes. Sauver ne serait-ce qu’une seule vie tchadienne justifie pleinement cette démarche. »

 

Ci-dessous, le texte intégral de la lettre ouverte de M. Abbas Kayangar :

À Son Excellence Mahamat Idriss Déby Itno
Maréchal du Tchad, Président de la République, Chef de l’État, Chef suprême des Armées

Excellence, Monsieur le Président,

Je me permets de vous adresser cette lettre ouverte avec le profond respect dû à votre haute fonction, mais également avec la franchise et le devoir de vérité qu’impose toute conscience engagée au service de la nation.

Le 26 mai 2014, dans un article publié sur le site Alwihda, j’alertais déjà l’opinion nationale et internationale sur un danger imminent. J’y écrivais notamment que le Tchad risquait de devenir la prochaine cible de Boko Haram, soulignant que « les scènes macabres et inhumaines observées au Nigeria pouvaient se déplacer dans notre pays », en raison de notre engagement militaire contre cette secte. L’article en question est consultable sur Alwihda avec le titre : Boko Haram : le Tchad comme prochaine cible ?

Huit mois et dix-huit jours plus tard, malheureusement, cette analyse s’est vérifiée dans la douleur. Notre pays a été attaqué, confirmant que les signaux d’alerte existaient bel et bien et qu’ils auraient pu être davantage exploités.

Excellence,

Je tiens à souligner, avec une certaine amertume mais sans animosité, qu’en dépit de ces avertissements, aucun responsable de la sécurité tchadienne n’a jugé utile d’entrer en contact avec moi pour approfondir ces analyses. À l’inverse, des responsables camerounais, notamment au sein de la Brigade d’Intervention Rapide (BIR), ont pris l’initiative d’échanger avec moi dans un cadre professionnel et constructif.

Aujourd’hui, alors que notre pays s’apprête à déployer 1500 de ses fils en Haïti, je me sens moralement tenu d’attirer votre très haute attention sur les risques considérables liés à ce théâtre d’opérations.

Le terrain haïtien est d’une complexité extrême. Il combine une urbanisation dense et anarchique, des zones enclavées propices aux embuscades, des groupes armés structurés disposant de relais locaux et d’une parfaite maîtrise du terrain. Les menaces incluent notamment des actions de harcèlement, des infiltrations, des attaques ciblées et l’utilisation de positions élevées pour des tirs précis.

L’environnement humain, marqué par une méfiance généralisée et des dynamiques locales complexes, rend l’identification des menaces particulièrement difficile. Les opérations y sont asymétriques, imprévisibles et exigent une adaptation constante.

Excellence,

J’ai l’avantage d’avoir travaillé directement avec la Police nationale d’Haïti. J’ai passé plusieurs jours au sein de leur centre de communication radio, observant et participant à la coordination opérationnelle en temps réel. Cette immersion m’a permis de comprendre en profondeur les mécanismes de réponse, les contraintes du terrain et les réalités quotidiennes des unités engagées.

Je connais également les principales unités opérationnelles haïtiennes, notamment les unités d’intervention spécialisées comparables au SWAT, l’Unité départementale de maintien de l’ordre (UDMO) ainsi que la Brigade d’opération et d’intervention départementale (BOID). Cette connaissance directe des structures locales constitue un atout précieux pour appréhender les dynamiques sécuritaires du pays.

Fort de cette expérience, je peux affirmer avec responsabilité que toute intervention sur ce terrain, sans préparation spécifique et sans compréhension fine des réalités locales, expose nos forces à des risques élevés, voire évitables.

Excellence,

Je ne formule aucune critique gratuite. Je parle en patriote. Je parle avec une seule ambition : contribuer, à ma modeste mesure, à la préservation de la vie de nos compatriotes engagés sous le drapeau.

Je sollicite simplement une oreille attentive. Un échange, même bref, pourrait permettre de partager des éléments concrets, issus du terrain, susceptibles de renforcer la préparation et la sécurité de nos hommes.

Sauver ne serait-ce qu’une seule vie tchadienne justifie pleinement cette démarche.

Veuillez agréer, Excellence, Monsieur le Président, l’expression de ma très haute considération.

N.B : la violence en Haïti a atteint le summum de l’inexplicable.

Abbas Kayangar
Ancien chef de la Brigade anticriminalité (BAC) – Tchad
Ancien chef du Centre des opérations de la police (POC) de la MINUSTAH en Haïti

La Rédaction 

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